Philippe Guiguet Bologne, exil amoureux à Tanger

Il est natif de Bourg d’Oisans le grand amoureux du Détroit. Voyait-il déjà du haut de ses Alpes le plat désert bleu de son entre-deux Tangérois… Lyon et Paris sont le siège de ses études, culture-communication et art… A 23 ans, il débarque sur le continent africain pour mettre à l’épreuve sa thèse de doctorat : « Post Modernité et Ethique ». Tout un programme…

Philippe Giguet Bologne sur les terrasses de Dar Nour

Délicat, attentif, discret, sensible, vif, une belle acuité dans le regard, voilà les mots qui lui vont bien. Toujours élégant même lorsque ses chiens le promènent… Un personnage attachant, le jeune homme de Tanger.

Il dérivera vers la Cité du Détroit par hasard en 1993, après une escale à Valencia et en voulant se rendre aux franges du désert, à Ouarzazate ou Zagora, qu’il ne visitera que huit ans plus tard !

Tanger le capte
Pour lui c’est un lieu à la fois sublime et cruel qui inspire des pensées sombres et lumineuses. Ville dirigée par des trafiquants incultes, véritable Beyrouth avec des terrains vagues entre les immeubles mal ravalés et pas toujours terminés. Une vision du chaos à sublimer. C’est ce qu’il découvre à son arrivée.

Faire éclore la belle
Finalement la bouderie royale au profit du développement du sud avait laissé cette ville magique à l’abandon, comme un musée des temps anciens avec sa beauté dérisoire. Il reste encore à cette époque des gens magnifiques, trace de ce prestigieux passé artistico-culturel débridé comme Bowles, Choukri, Mohamed Drissi, Marguerite Mc Bey… que le jeune Philippe a eu le bonheur de rencontrer et de côtoyer.
L’immobilité bouillonnante de Tanger fut saisie au vol par Mohammed VI qui a réveillé et revitalisé la belle endormie du nord en 10 ans. Avec les atouts de Tanger: histoire, géographie, sociologie, bizarreries, métissage, culture, mythes et réalités… il n’en fut que plus délicieux de faire éclore la belle…

Il fallait bien vivre à Tanger
Philippe est engagé comme journaliste et correcteur aux « Nouvelles du Nord » créé par Jamal Amiar. Il écrit sur la ville, la culture, le patrimoine… Il contribue à sauver les ruines romaines de Cotta qui avaient failli être englouties par la boulimie constructive d’un riche voisin. Dans l’usine de Cotta, (IIIème siècle avant J.-C.) des ouvriers préparaient des salaisons de poissons et du garum (à base de thon), sorte de nuôc-mam dont les romains étaient friands. On peut encore visiter les vestiges du site, sur rendez-vous !

Naissance du premier guide de Tanger
Fort de ce travail d’écriture aux « Nouvelles du Nord » et devant le vide informatif sur la Cité du Détroit, Philippe va écrire et publier en 1996 « Le Guide de Tanger et de sa région », le vrai premier guide patrimonial et culturel sur Tanger. Il sera financé grâce à la publicité et vendu à 4000 ex. au prix de 50 DH. On pouvait se le procurer au Minzah et dans tous les grands hôtels, aux Colonnes, chez Pages et Plumes. La librairie les Insolites n’existait pas encore…
Le Maroc continue de l’inspirer, sa soif de partage et de découverte l’amène à écrire un guide dans la collection -Vacances secrètes- « Marrakech et sa région », illustré par Alain Bouldouyre, beau talent d’illustrateur. Edité chez Arthaud

Il aime autant le jour que la nuit
Philippe participe à la renaissance du Tangerinn par sa présence assidue et en y invitant tous ses amis de passage à Tanger. L’image du lieu a considérablement chuté ces dernières années. Le jeu de fléchettes a sensiblement détruit l’ambiance même si l’endroit n’a pas beaucoup changé. La clientèle n’est plus la même. Les vrais noctambules de tous horizons ont laissé la place à une jeunesse agitée et inconsistante, voire arrogante.

Le virus de la presse le reprend
En collaboration avec Mounira Bouzid El Alami (Présidente fondatrice de l’association Darna) il va créer un journal à tendance culturelle et sociale titré « D3 », vous voyez l’astuce…
Une grosse centaine de pages écrites en tout petit, 20 numéros, 2 ans de vie. En 98, arrêt du journal, il n’est pas assez social et il commence à avoir autant de dettes que ses clients lui sont débiteurs…

Son terrible cadeau d’anniversaire
Pour ses trente ans en 1998, ses parents lui offrent un fabuleux et terrible cadeau d’anniversaire: une maison dans la médina de Tanger. Il va emprunter pour la faire retaper et petit à petit il rachètera quatre autres maisons pour agrandir l’ensemble.

La rencontre avec Téchiné et la naissance de Dar Nour
La lecture d’un article paru dans D3, « La chute de l’ange », va inspirer André Téchiné et lui donner envie de tourner à Tanger. C’est l’histoire d’un petit arnaqueur fort séducteur qui finira maltraité en prison… Le film va naitre et prendre un premier titre, « Terminus des anges », puis finalement deviendra « Loin ». Il retrace l’histoire d’un chassé-croisé de personnages plus ou moins sur le départ, en quête d’un ailleurs ou d’une autre vie. Entre plusieurs pays, plusieurs cultures. Entre désirs et peurs. Cela pourrait être l’histoire de Philippe…
Il aidera le réalisateur à effectuer tous les repérages et rencontrer les personnes qui comptent et ont pu contribuer pour ce projet. Philippe tiendra aussi le rôle de l’animateur du ciné-club dans le film, aux côtés de Yasmina Reza… Ce fut une véritable opportunité pour sa maison qui sera louée pendant six mois par la production du film. Une bonne aubaine pour lui permettre d’éponger ses dettes et de continuer l’agrandissement de la maison. Le directeur de production d’UGC, Saïd Ben Saïd, garde la maison pour lui et y rencontre son épouse, Khadija : ils donneront naissance à une petite fille qui prendra le nom de la maison où ils se sont rencontrés et aimés : Nour. Les bases étaient posées pour que « Dar Nour » puisse connaître ses premiers développements et ses premières extensions. Dar Nour est aujourd’hui la plus ancienne et la plus réputée des maisons d’hôtes de Tanger.

Pendant ce temps, le périple littéraire continue mais comme libraire : Philippe dirigera la célèbre librairie des Colonnes pendant deux ans de 1999 à 2001.

L’appel du monde arabe
L’est du monde arabe va bientôt l’accueillir. Sur les conseils de Mounira Bouzid El Alami et du Consul de France à Tanger Jean-Jacques Beaussou, qui deviendra ambassadeur de France chez Kadhafi, il postule pour être le Directeur du centre culturel Français de Tripoli, poste qu’il occupera de 2001 à 2005.
Retour à Tanger entre 2005 et 2007 pour terminer « Dar Nour » et par un concours de circonstances vendre sa maison d’hôtes à une riche archéologue et héritière de la grande distribution française. L’établissement est géré et animé admirablement par Philippe et Jean-Oliver, deux lyonnais et ex-fondateurs du journal « Lyon Capitale ».
Au vu des résultats de Tripoli, il est nommé Directeur du centre culturel Français de Ramallah en Palestine de 2007 à 2011. Il arrive dans un centre culturel où tout était à faire en matière d’activités et de fréquentation, avec les problèmes très complexes des différentes représentations diplomatiques entre Jérusalem, Tel Aviv et Ramallah. La pression professionnelle très intense du monde diplomatique et politique ne lui enlève pas la joie immense des relations établies et du travail accompli.
Le 31 août tout est terminé et le 1er septembre 2011, il ouvre sa page Facebook comme un nouveau souffle de liberté qui balaie les contraintes de la réserve et du monde diplomatique…

L’appel de la poésie…
De retour à Tanger, il amorce une étape de reconstruction après ces 4 ans passés en Palestine. Très vite il sait qu’il faudra faire le deuil temporaire de la carrière diplomatique et que le moment de la réorientation est venu.
Que faire? « J’ai toujours voulu être écrivain » et quelques amis le poussent dans cette voie. « Je ne parvenais pas à me convaincre de ce désir et à me mettre au travail, cela ne venait pas…» Tout simplement il n’était pas fait pour la fiction narrative.
L’été 2013, en vacances chez sa mère il voit des photos de Tanger d’Aurèle Andrews Benmejdoub, un ami sur Facebook. Ces images déclenchent son envie d’écrire et de passer à l’acte.

Et « Détroit » s’impose à lui
Cette écriture s’est imposée avec plaisir et nécessité comme quelque chose d’essentiel et d’évident. « J’allais écrire de la poésie ». En peu de temps, inspiré par Tanger, le détroit, ses promenades solitaires sur la falaise de Bouknadel avec ses chiens, les bleus de la mer et du ciel, l’horizon de la côte espagnole, il écrit 70 poèmes dans une frénésie productive. Il envoie le manuscrit à Emmanuel Ponsard du cipM, Centre International de Poésie Marseille. En novembre lors d’un déjeuner à Marseille, Ponsard lui annonce que le recueil sortira pour le salon du livre de Tanger. « Détroit » sera son premier ouvrage de poésie disponible dans toutes les bonnes librairies de Tanger.
Le 6 juin dernier, une lecture des poèmes à trois voix : Stéphanie, Maude et Philippe eu lieu aux Insolites en présence du photographe déclencheur, Aurèle. Le public était ému et conquis.

De nouveaux projets littéraires
Un second recueil de poèmes est achevé, qui s’intitule « Mer Morte », issu de son séjour en Palestine : un voyage à travers les villes, les paysages, des personnages de la Terre Sainte, plus narratif et un peu moins abstrait que « Détroit ». Un ancien recueil travaillé avec le plasticien d’Asilah El Khalil El Ghrib, intitulé « Stèles océanes », raconte la déliquescence mais aussi la résistance à travers une relation amoureuse et une réflexion sur le langage. En quête d’un éditeur…
Philippe prépare un nouvel opus, « Ryad Sultan » pour les éditions « Khbar bladna » de Elena Prentice et Gustave de Staël. Il s’agit d’une promenade dans la vieille ville de Tanger, pleine d’évocations, de souvenirs, racontée à travers la petite et la grande histoire de la ville. Sans être un guide, c’est une réelle promenade guidée pour mieux se perdre dans le dédale de la médina. Il écrit aussi une autre promenade, au triple galop celle-là et dans son musée imaginaire où se mêlent et s’entrechoquent de fragment en fragment, des impressions, des mots sur Tanger, la Palestine, l’amour, la violence, les anges… Le titre est: « Cheminement – je n’étais pas là ».

Philippe vit et travaille dans la médina de Tanger
Une vie paisible et intense avec un groupe d’amis chers. Chaque jour, il écrit une heure, puis se relit plus tard dans le bruit. « Si ça tient avec le bruit, c’est bon » dit-il.
Ses promenades avec ses chiens, les marchés, la vie, ses rencontres, ses moments de réflexion et de recueillement le nourrissent de ses mots futurs.

Paul Brichet

4 Responses to "Philippe Guiguet Bologne, exil amoureux à Tanger"

  1. emmanuelle g.  13 juin 2014 at 18 h 39 min

    beau papier sur le bel ami, merci paul, je t’embrasse

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  2. emmanuelle g.  13 juin 2014 at 18 h 39 min

    beau papier sur le bel ami, merci paul, je t’embrasse

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  3. Bernard Moutin  14 juin 2014 at 12 h 26 min

    Bel itinéraire, je ne savais pas tout ça.

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  4. Bernard Moutin  14 juin 2014 at 12 h 26 min

    Bel itinéraire, je ne savais pas tout ça.

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